J’avais compté, mon cher Aza, me faire un ami du Savant Cusipata, mais une seconde visite qu’il m’a faite a détruit la bonne opinion que j’avais prise de lui, dans la première ; nous sommes déjà brouillés.
Si d’abord il m’avait paru doux et sincère, cette fois je n’ai trouvé que de la rudesse et de la fausseté dans tout ce qu’il m’a dit.
L’esprit tranquille sur les intérêts de ma tendresse, je voulus satisfaire ma curiosité sur les hommes merveilleux qui font des Livres ; je commençai par m’informer du rang qu’ils tiennent dans le monde, de la vénération que l’on a pour eux ; enfin des honneurs ou des triomphes qu’on leur décerne pour tant de bienfaits qu’ils répandent dans la société.
Je ne sais ce que le Cusipata trouva de plaisant dans mes questions, mais il sourit à chacune, et n’y répondit que par des discours si peu mesurés, qu’il ne me fut pas difficile de voir qu’il me trompait.
En effet, dois-je croire que des gens qui connaissent et qui peignent si bien les subtiles délicatesses de la vertu, n’en ayant pas plus dans le cœur que le commun des hommes, et quelquefois moins ? Croirai-je que l’intérêt soit le guide d’un travail plus qu’humain, et que tant de peines ne sont récompensées que par des railleries1 ou par de l’argent ?
Pouvais-je me persuader que chez une nation si fastueuse, des hommes, sans contredit au-dessus des autres, par les lumières de leur esprit, fussent réduits à la triste nécessité de vendre leurs pensées, comme le peuple vend pour vivre les plus viles productions de la terre ?
La fausseté, mon cher Aza, ne me déplaît guères moins sous le masque transparent de la plaisanterie, que sous le voile épais de la séduction, celle du Religieux, m’indigna, et je ne daignai pas y répondre.
Ne pouvant me satisfaire à cet égard, je remis la conversation sur le projet de mon voyage, mais au lieu de m’en détourner avec la même douceur que la première fois, il m’opposa des raisonnements si forts et si convaincants, que je ne trouvai que ma tendresse pour toi qui pût les combattre, je ne balançai pas à lui en faire l’aveu.
D’abord il prit une mine gaie, et paraissant douter de la vérité de mes paroles, il ne me répondit que par des railleries, qui toutes insipides qu’elles étaient, ne laissèrent pas de m’offenser ; je m’efforçai de le convaincre de la vérité, mais à mesure que les expressions de mon cœur en prouvaient les sentiments, son visage et ses paroles devinrent sévères ; il osa me dire que mon amour pour toi était incompatible avec la vertu, qu’il fallait renoncer à l’une ou à l’autre, enfin que je ne pouvais t’aimer sans crime.
À ces paroles insensées, la plus vive colère s’empara de mon âme, j’oubliai la modération que je m’étais prescrite, je l’accablai de reproches, je lui appris ce que je pensais de la fausseté de ses paroles, je lui protestai mille fois de t’aimer toujours, et sans attendre ses excuses, je le quittai, et je courus m’enfermer dans ma chambre, où j’étais sûre qu’il ne pourrait me suivre.
Ô mon cher Aza, que la raison de ce pays est bizarre ! toujours en contradiction avec elle-même, je ne sais comment on pourrait obéir à quelques-uns de ses préceptes2 sans en choquer une infinité d’autres.
Elle convient en général que la première des vertus est de faire du bien ; elle approuve la reconnaissance, et elle prescrit l’ingratitude.
Je serais louable si je te rétablissais sur le Trône de tes pères, je suis criminelle en te conservant un bien plus précieux que les Empires du monde.
On m’approuverait si je récompensais tes bienfaits par les trésors du Pérou. Dépourvue de tout, dépendante de tout, je ne possède que ma tendresse, on veut que je te la ravisse, il faut être ingrate pour avoir de la vertu. Ah mon cher Aza ! je les trahirais toutes, si je cessais un moment de t’aimer. Fidèle à leurs lois, je le serai à mon amour, je ne vivrai que pour toi.
1. Railleries : moqueries. 2. Préceptes : enseignements.
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